dimanche 26 mai à 16 heures

Eglise Saint-Gabriel

5 rue des Pyrénées 75020 Paris

Plan d’accès

Yanka Hékimova , orgue

Philippe Grauvogel , hautbois

Bach - Händel - Marcello - Mozart - Guillou

La volonté du Festival "Paris des Orgues" d'associer l'instrument à d'autres sonorités sous-entend non seulement des mélanges de timbres rares, voire inédits, mais aussi, par la force des choses, le recours à un répertoire insolite, le plus souvent transcrit : une autre manière d'entendre des pièces parfois célèbres sous un jour à même de renouveler l'écoute. Les concerts des 26 mai et 2 juin y ajoutèrent la découverte, pour nombre de festivaliers, d'instruments « excentrés » méritant le détour.

Inaugurée en 1935, la vaste église Saint-Gabriel, au-delà de Nation sur le cours de Vincennes, dispose d'un orgue placé dans le chœur à même le sol (1), épicentre d'une activité musicale régulière et nourrie. Réalisé par Laurent et Chrétien Steinmetz (1982, avec reprise d'éléments provenant d'un orgue de salon Cavaillé-Coll), l'instrument a été relevé, augmenté et modernisé en 2006, travaux menés à bien par Philipp Klais, actuel directeur de la célèbre maison de Bonn – c'est à ce jour le seul instrument parisien sur lequel celle-ci est intervenue. Le programme du concert du 26 mai avait été savamment composé par sa titulaire, Yanka Hékimova, et le hautboïste Philippe Grauvogel – soliste, entre autres, de l'Ensemble Intercontemporain, mais s'épanouissant avec autant de bonheur dans le répertoire baroque –, les deux musiciens œuvrant de concert depuis de longues années.

‍Peu ‍de ‍musique ‍ayant ‍été ‍écrite ‍pour ‍orgue ‍et ‍hautbois, ‍l'essentiel ‍du ‍programme ‍ne ‍pouvait ‍que ‍relever ‍de ‍la ‍transcription, ‍pratique ‍courante ‍à ‍l'époque ‍baroque, ‍avec ‍pour ‍fil ‍conducteur ‍l'idée ‍même ‍de ‍métamorphose. ‍Ainsi ‍de ‍l'œuvre ‍initiale, ‍dernière ‍des ‍douze ‍Sonates ‍Op. ‍1 ‍pour ‍un ‍instrument ‍soliste ‍et ‍basse ‍continue ‍de ‍Haendel, ‍de ‍type ‍sonata ‍da ‍chiesa ‍en ‍quatre ‍mouvements, ‍le ‍hautbois ‍se ‍substituant ‍en ‍l'occurrence ‍au ‍violon. ‍L'orgue ‍de ‍Saint-Gabriel ‍bénéficie ‍de ‍la ‍forme ‍de ‍l'abside, ‍haute ‍conque ‍favorable ‍à ‍l'épanouissement ‍et ‍à ‍la ‍propagation ‍du ‍son ‍– ‍de ‍même ‍pour ‍le ‍hautbois, ‍infiniment ‍virtuose ‍et ‍séducteur, ‍tout ‍en ‍délicatesse ‍bien ‍que ‍d'une ‍puissance ‍sensible ‍idéalement ‍enveloppée ‍par ‍les ‍timbres ‍de ‍l'orgue, ‍légèrement ‍en ‍retrait ‍mais ‍remplissant ‍à ‍merveille ‍son ‍rôle ‍d'accompagnateur ‍et ‍de ‍soutien.

‍Jean ‍Guillou, ‍que ‍Yanka ‍Hékimova ‍assista ‍longtemps ‍à ‍Saint-Eustache, ‍où ‍elle-même ‍créa ‍les ‍concerts ‍« ‍Jeune ‍public ‍» ‍(elle ‍y ‍a ‍enregistré ‍plusieurs ‍de ‍ses ‍transcriptions ‍d'envergure, ‍dont ‍la ‍Symphonie ‍« ‍Jupiter ‍» ‍de ‍Mozart), ‍n'a ‍rien ‍écrit ‍pour ‍orgue ‍et ‍hautbois ‍(ce ‍dernier ‍néanmoins ‍présent ‍dans ‍deux ‍de ‍ses ‍Colloques). ‍Une ‍page ‍de ‍son ‍cycle ‍Jeux ‍d'Orgue ‍(1978), ‍cependant, ‍s'intitule ‍Hautbois ‍d'amour. ‍Jean ‍Guillou ‍ayant ‍lui-même ‍beaucoup ‍transcrit, ‍Yanka ‍Hékimova ‍a ‍eu ‍la ‍belle ‍idée ‍de ‍confier, ‍sans ‍trahir ‍l'original, ‍la ‍ligne ‍du ‍hautbois-jeu ‍d'orgue ‍au ‍hautbois ‍de ‍Philippe ‍Grauvogel. ‍Sans ‍aller ‍jusqu'à ‍dire ‍que ‍la ‍musique ‍en ‍devient ‍méconnaissable, ‍les ‍moyens ‍mis ‍en ‍œuvre ‍n'en ‍diffèrent ‍pas ‍moins ‍profondément. ‍Aux ‍claviers ‍seuls, ‍articulation ‍et ‍phrasé ‍du ‍chant ‍priment, ‍quand ‍le ‍hautbois ‍peut ‍aussi ‍jouer ‍de ‍subtiles ‍nuances ‍dynamiques, ‍physiquement ‍impossibles ‍à ‍l'orgue, ‍ainsi ‍que ‍du ‍souffle ‍et ‍de ‍la ‍vibration ‍de ‍l'anche. ‍Tout ‍autre ‍chose, ‍sobrement ‍splendide, ‍et ‍superbement ‍partagé.

‍Ce ‍fut ‍ensuite ‍Bach, ‍lui-même ‍inlassable ‍transcripteur, ‍qui ‍fit ‍l'objet ‍d'une ‍attention ‍particulière ‍: ‍air ‍d'alto ‍de ‍la ‍Cantate ‍BWV ‍169 ‍(1726), ‍le ‍hautbois ‍ne ‍prenant ‍pas ‍en ‍charge ‍la ‍ligne ‍vocale ‍(restituée, ‍entre ‍autres, ‍par ‍l'orgue) ‍mais ‍celle ‍du ‍premier ‍violon ‍; ‍toute ‍la ‍complexité ‍de ‍cette ‍page ‍envoûtante, ‍dont ‍les ‍phrases ‍amples ‍reposent ‍sur ‍le ‍balancement ‍de ‍la ‍basse ‍continue, ‍est ‍dès ‍lors ‍restituée ‍sous ‍un ‍angle ‍et ‍via ‍un ‍agencement ‍des ‍proportions ‍inédits. ‍Puis ‍Jean ‍Guillou ‍fut ‍de ‍nouveau ‍à ‍l'honneur ‍: ‍Air ‍tendre ‍pour ‍la ‍rose, ‍de ‍la ‍Suite ‍pour ‍Rameau ‍(1979), ‍Philippe ‍Grauvogel ‍se ‍glissant ‍dans ‍la ‍texture ‍de ‍cette ‍pièce ‍pour ‍orgue, ‍puis ‍Les ‍Feux ‍du ‍silence, ‍deuxième ‍des ‍quatre ‍pièces ‍d'Hypérion ‍(1988), ‍seule ‍page ‍à ‍la ‍fois ‍originale ‍et ‍pour ‍orgue ‍seul ‍du ‍concert, ‍mettant ‍en ‍valeur ‍la ‍palette ‍de ‍l'instrument, ‍d'ampleur ‍modeste ‍mais ‍inventive ‍(25 ‍jeux ‍sur ‍deux ‍claviers ‍et ‍pédalier), ‍capable ‍elle ‍aussi ‍de ‍bien ‍des ‍métamorphoses, ‍empreintes ‍de ‍mystère ‍et ‍de ‍poésie. ‍Le ‍Quatuor ‍en ‍fa ‍majeur ‍KV ‍370 ‍de ‍Mozart ‍refermait ‍le ‍concert ‍: ‍audacieuse ‍transcription, ‍en ‍création ‍et ‍signée ‍Yanka ‍Hékimova, ‍plus ‍que ‍jamais ‍synonyme ‍de ‍métamorphose, ‍la ‍nature ‍de ‍l'œuvre ‍s'en ‍trouvant ‍modifiée ‍: ‍pour ‍hautbois, ‍violon, ‍alto ‍et ‍violoncelle, ‍ces ‍trois ‍derniers ‍revenant ‍à ‍l'orgue, ‍le ‍Quatuor ‍se ‍réinventa ‍tel ‍un ‍piquant ‍concerto ‍de ‍chambre, ‍faisant ‍la ‍part ‍belle ‍au ‍soliste ‍sans ‍renoncer ‍le ‍moins ‍du ‍monde ‍au ‍dialogue ‍des ‍parties, ‍dans ‍un ‍équilibre ‍pourtant ‍foncièrement ‍et ‍nécessairement ‍repensé. ‍À ‍l'instar ‍de ‍l'ensemble ‍du ‍programme ‍: ‍un ‍moment ‍intense ‍d'écoute ‍revivifiée, ‍pour ‍une ‍redécouverte ‍des ‍classiques ‍de ‍toujours ‍et ‍d'aujourd'hui.

Si le Festival Paris des Orgues se poursuit jusqu'au 16 juin (temple de Pentemont, Saint-Eustache, église évangélique allemande), le comité de pilotage travaille d'ores et déjà sur la saison 2020, à Paris mais peut-être aussi avec des ramifications en Île-de-France, et toujours un versant pédagogique d'importance. La programmation musicale proprement dite devrait être axée sur les « jeunes talents », dont l'instrument orgue ne manque certes pas.

Michel Roubinet